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Partis vivre le rêve californien...Ils reviennent
Jeunes, zélés, ils sont partis, fleur au fusil, surfer la vague high-tech. Avec la crise dans la Silicon Valley, ils retrouvent la bonne vieille réalité française.

Sandrine Chicaud , Le Nouvel Hebdo, le 18/03/2002 à 14h00

" Don't take it personal, that's business ! " C'est sur cette belle parole de son ancien patron américain que, du jour au lendemain, le Français Laurent-Vincent Tonnelier, jeune informaticien de 30 ans, s'est fait licencier d'Oracle, l'un des géants de l'édition de logiciels. Après deux ans d'immersion totale dans la Silicon Valley, le choc a été rude. D'autant qu'il tranche sérieusement avec l'euphorie des débuts. Pour le convaincre de rejoindre l'entreprise, ce même recruteur avait sorti le grand jeu. " Après avoir insisté sur le cadre de vie exceptionnel de la Silicon Valley, il m'a emmené dîner en Mercedes décapotable dans un restaurant à San Francisco , raconte l'intéressé. Je défie quiconque après ça de ne pas vouloir vivre là-bas ! " La chute n'en est que plus violente.

Au total, quelque 25 000 expatriés français ont, comme Laurent-Vincent, succombé au charme de la Silicon Valley, véritable Mecque de la révolution technologique. Et, pour beaucoup aujourd'hui, la récession économique marque la fin d'un rêve. En 2001, d'après les chiffres du Centre d'étude de l'économie californienne à Palo Alto, 81 000 postes ont été supprimés, soit 7,7 % du total du marché de l'emploi pour le comté de Santa Clara, le coeur de la région. Le taux de chômage a même atteint 7 % en janvier. Du jamais vu depuis 1993 ! Résultat : une bonne flopée de Français, partis vivre le rêve américain, se sont retrouvés sans travail. Et donc, retour au bercail. Un départ bien souvent contraint et précipité pour la plupart des travailleurs " high-tech " munis d'un visa HB1. Liés à la société qui les recrute, ils ne disposent que de quelques semaines pour régulariser leur situation et retrouver du travail. Autant dire, dans le contexte actuel, qu'il ne leur reste plus qu'à quitter le sol américain.

De retour au pays, de nombreux expatriés tentent leur chance à Paris ou en Île-de-France, mais surtout à Sofia-Antipolis ou Grenoble, deux pôles technologiques importants mais qui forment une sorte de compromis pour retrouver un peu de la douceur de vivre californienne ! Pour beaucoup, et particulièrement pour des ingénieurs habitués à être " chassés " une fois par semaine il y a très peu de temps encore, le reclassement se révèle plus difficile que prévu.

Un sévère coup de froid

Car, de la Silicon Valley à la France, le climat se refroidit d'un coup. Gel des embauches, restructurations... même les plus grands groupes de conseil mettent trois mois à répondre à une candidature ! Sans compter que pour nos anciens expatriés, recréer un réseau local relève de la gageure. Du coup, ils manquent sérieusement d'informations sur le marché français et de visibilité sur les différentes opportunités.

Laurent-Vincent Tonnelier a pu, lui, regagner l'Hexagone, avec en poche un package de départ " correct " . Depuis 5 mois, il recherche activement un emploi, mais garde le sentiment d'être toujours " dans les starting-blocks en attendant un moment plus propice à l'embauche " . Il ne manque pourtant aucune occasion de rencontrer un employeur potentiel. Il arpente tous les forums de recrutement, et a déjà démarché plusieurs cabinets de chasseur de têtes dans le secteur sinistré des télécoms. En vain. Pour garder le rythme de ces deux années passées outre-Atlantique, il s'est même inscrit à des cours... de chinois, trois heures par semaine ! " La difficulté du challenge m'occupait l'esprit " , explique-t-il, avec entrain et sans signe d'inquiétude apparent. Tous les expatriés ne sont certes pas dans son cas. Si les profils pointus trouvent encore assez facilement à se reclasser, le retour est moins évident pour des professionnels du marketing ou de la communication, soumis à une concurrence féroce. Certains expatriés - les plus chanceux- réussissent à se faire embaucher en France par leur ancien employeur américain. C'est le cas de Laurent Peaucelle : " J'ai cherché du travail pendant un mois et demi dans la Silicon Valley, j'ai compris qu'il serait difficile de trouver un emploi dans des conditions aussi intéressantes , explique-t-il. Finalement, EADS -la maison-mère de Matra, la société dans la- quelle je travaillais et qui venait de fermer ses bureaux californiens- m'a proposé de participer à la cofondation d'une start-up, baptisée Eptica, fournisseur de solutions de logiciels d'e-CRM [gestion de la relation client, ndlr] en région parisienne. "

Laborieux reclassement

Pour d'autres expatriés encore, piqués par le virus de la création d'entreprises, l'expérience californienne leur permet de se lancer à nouveau à leur compte. Alain Fournier, 30 ans, a créé Axelerate, un fonds de capital-risque, dès son retour en France. Il garde d'ailleurs un pied dans la Silicon Valley, en essayant d'ouvrir ses clients au marché américain.

Une chose est sûre : peu importe les difficultés du retour, tous reconnaissent avoir vécu une expérience enrichissante. Reste à la revendre. En la matière, la première confrontation avec un DRH français s'avère souvent épique ! " J'ai passé un entretien d'embauche dans une entreprise, le DRH a commencé par m'interroger sur mon âge et mes diplômes , rapporte un ancien expatrié. Je lui ai alors demandé en quoi ces informations lui permettraient de déterminer si mon profil correspondait au poste proposé. L'entretien s'est très vite terminé. " L'exemple, typique, illustre à merveille le fossé qui risque encore de séparer l'ancien expatrié d'un futur employeur. Il faut le reconnaître : il existe un décalage flagrant entre l'image idyllique du pôle de croissance californien que se font certains candidats et celle perçue dans le milieu professionnel.

Jeunes, brillants, flexibles...

Rares sont les entreprises aujourd'hui qui recherchent à tout prix l'étiquette Silicon Valley. " Ce n'est pas un mot magique " , observe un chef d'entreprise dans le secteur high-tech. Quoiqu'elle jouisse d'une bonne réputation dans ce secteur, la Valley n'est pas un laisser-passer inconditionnel. Encore moins en temps de crise. Comme l'explique Alain Baritault, journaliste dans la Bay Area, " c'est toujours un sentiment de "Je t'aime, moi non plus" entre la France et les États-Unis. " Plus personne ne s'intéresse à ce qui se passe dans la Silicon Valley en ce moment, et les expatriés hexagonaux sur le retour ne sont pas toujours bien accueillis.

Il n'empêche, plusieurs recruteurs leur reconnaissent un certain nombre de caractères positifs. " La qualité de leur profil professionnel et le fait qu'ils sont en début de carrière donnent à ces candidats jeunes, plutôt brillants, des atouts sur le marché de l'emploi français, pourtant moins porteur qu'en 2000 " , estime Bernard Riquier, PDG du cabinet de recrutement éponyme. La Silicon Valley reste aussi, pour tous les travailleurs du secteur high-tech, un endroit privilégié pour se tenir au courant des dernières innovations technologiques. Pour Jacques Gros, directeur du centre e-business d'IBM Europe et vice-président de Telecom Valley, association d'organismes de recherche et d'entreprises spécialisées dans les hautes technologies basée à Grenoble, " ces cadres ont prouvé qu'ils pouvaient se défendre dans un milieu très concurrentiel, un monde sans pitié où celui qui n'a pas sa place est rapidement remercié " . Vincent Maillard, consultant chez Mercuri Urval, un cabinet spécialisé dans la recherche de cadres dirigeants, confirme : " Ces collaborateurs sont souvent flexibles, adaptables et pragmatiques. Ils ont en outre une très bonne maîtrise de l'anglais et une véritable culture internationale. " Un profil d'autant plus appréciable qu'il ne s'accompagne pas nécessairement de prétentions salariales excessives. Contrairement aux années fastes, marquées par une surenchère en matière de rémunérations, les nouveaux candidats aux emplois dans les technologies n'hésitent plus à revoir leurs prétentions à la baisse.

Une poussée de réalisme

Vincent Maillard le reconnaît : " Il y a un an, ils étaient tous trop chers, de 30 à 40 % au-dessus du prix du marché. Aujourd'hui, ils sont plus lucides. " Du coup, certains recruteurs se déplacent jusqu'en Californie pour mettre la main sur les perles rares qui s'apprêtent à rentrer en France. À San Francisco, le Forum USA est organisé notamment pour faciliter la rencontre des entreprises et des expatriés dotés de trois années d'expérience. En avril prochain, l'association Telecom Valley ira représenter outre-Atlantique des sociétés high-tech de Sofia-Antipolis.

Malheureusement, toutes les entreprises françaises ne se montrent pas aussi proactives. À l'inverse, certains DRH expriment une certaine réserve face à ces candidats atypiques. Pour eux, l'expérience Silicon Valley n'est pas un critère de différenciation suffisant entre deux candidats. " À valeur égale, je privilégie la personnalité, ensuite les compétences , reconnaît Jean-Yves Demandre, DRH de Cesmo, cabinet de recrutement spécialisé dans les télécoms et internet. Le fait qu'ils viennent de la Valley n'est pas forcément un plus. " Autre argument récurrent : l'existence dans l'Hexagone de très bons profils pour les technologies de l'information et de la communication. " Les grandes écoles françaises dispensent de très bonnes formations pour les ingénieurs destinés à travailler dans ce secteur " , précise Jean-Yves Demandre. D'autres recruteurs vont même plus loin : selon eux, embaucher un de ces candidats revient à prendre des risques... qu'ils ne sont pas disposés à courir ! " Ils ne perçoivent pas toujours bien les tenants et aboutissants du marché européen , observe la DRH d'une grande SSII. Ils ont du mal à supporter la lourdeur hiérarchique de certaines entreprises et déplorent très vite le manque de réactivité des sociétés françaises. " Résultat : les entreprises ont peur d'investir pour recruter un cadre instable qui pourrait aussitôt leur échapper.

Un choc culturel

Une crainte assez légitime, à en croire Elisabeth Bré, directrice générale d'Harvey Nash France, un cabinet spécialisé dans le recrutement de cadres, dirigeants et d'experts internationaux : " Rejoindre un groupe franco-français est, pour eux, un choc culturel. L'environnement est trop réducteur. Pour attirer ces candidats, l'entreprise doit avoir des ambitions de développement international pour permettre au cadre d'apporter une valeur ajoutée, sa connaissance du marché américain. " Quoiqu'en pensent les recruteurs, les principaux concernés semblent unanimes : le retour a beau être perturbant, ils n'ont pas de regret sur ce qu'ils viennent de vivre. Ils attendent maintenant des jours meilleurs.


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