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Dérégulation et fuite de capitaux sont sur un bateau…

… et c’est dérégulation qui tombe à l’eau. L’ouverture du marché des télécoms à la concurrence constitue le premier échec de l’Europe. Dans tous les pays, les opérateurs sont au bord du gouffre et y entraînent bien souvent leur premier actionnaire : l’Etat.

” La dérégulation m’a tuer “. C’est le slogan que pourraient chanter à l’unisson les Britsh Telecom, Deutsche Telekom, France Télécom ou Telefonica. En moins de cinq ans, ces joyaux nationaux du milieu des années 90 se sont endettés jusqu’à l’overdose pour un résultat finalement risible.Tous ont été victimes d’une vraie fausse bonne idée : la dérégulation du marché. Dérégulation qui devait leur permettre au départ de se développer en Europe, gagner des parts de marché et ?” accessoirement ?” apporter aux consommateurs de meilleurs services pour un coût moindre.Sauf que le principe de départ était biaisé. Pour se permettre un développement international, les opérateurs historiques se devaient de conserver la poule aux ?”ufs d’or leur procurant suffisamment de cash pour leurs investissements : leur marché national.Et la bonne idée devient un gouffre : France Télécom empêche le développement de ses concurrents en France, en surprotégeant son marché local, tout en investissant en Allemagne, en Angleterre et en Italie. Où les opérateurs historiques protègent aussi leur marché. La conséquence est assez facile à déduire : chacun de ces mastodontes a investi des milliards d’euros pour sortir de ses frontières… en pure perte.Car aujourd’hui, quel opérateur historique est parvenu à se faire une place au soleil hors de son territoire d’origine ? Après un projet d’opérateur ” global “, British Telecom n’existe plus qu’en Grande-Bretagne. Et seulement sur la téléphonie fixe, puisque le britannique a été obligé de se délester de sa filiale de téléphonie mobile pour se désendetter. Après cinq ans de dérégulation forcenée, BT possède moins d’actifs qu’au départ.France Télécom est dans le même cas, malgré une communication financière habile, qui pourrait laisser croire que la société réalise une bonne partie de son chiffre d’affaires à l’étranger. Où est implanté France Télécom ? En Italie ? FT va revendre ses participations dans l’opérateur mobile Wind. En Allemagne ? Mobilcom s’avère être dans le meilleur des cas un gouffre financier. En Grande-Bretagne ? Oui mais à quel prix, celui d’annoncer pour la première fois de son histoire des résultats négatifs. En Espagne ? Telefonica y possède encore 90 % de parts de marché.

Le contribuable finance la dérégulation

Malheureusement la démonstration vaut pour tous les opérateurs partis à la conquête de l’Europe. Et dans la plupart des cas, c’est le contribuable qui paie les pots cassés. C’est déjà le cas en France. L’Etat s’est dispensé de toucher près de 600 millions d’euros de dividendes sur France Télécom. C’est autant de moins pour le budget de l’Etat, c’est autant de plus que devra payer le contribuable. Mais ledit contribuable ne s’offusquera pas de millions d’euros, lorsqu’on lui parlera de milliards.Les licences UMTS de téléphonie mobile de troisième génération en Allemagne et en Grande-Bretagne n’ont rien coûté aux contribuables respectifs de ces pays, puisque c’est le contribuable français qui a payé par l’intermédiaire de France Télécom. Une des plus belles fuites de capitaux de ces dernières années.Où chercher la faute ? Du côté des instances de régulation, comme l’ART en France. Leur marge de man?”uvre était limitée. Soit taper sans vergogne sur l’opérateur historique pour favoriser la concurrence, au risque de le faire disparaître ?” cela a été le cas pour BT. Soit ne rien faire et laisser l’opérateur historique tranquille en empêchant le développement de la concurrence ?” cela a été le cas pour France Télécom. Vaste programme.Alors bien sûr, chaque régulateur a ses torts : l’ART aurait pu utiliser la boucle locale pour favoriser la concurrence, elle a préféré en attribuer les licences à des inconnus, qui, pour la plupart d’entre eux, n’existent plus sur le marché.Mais le principal responsable, c’est du côté de l’Union européenne qu’il faut le chercher. Quand on a la chance de compter quatre entreprises aussi fortes, qu’ont été les opérateurs historiques en question, on évite de tout faire pour qu’ils s’entretuent.Ces opérateurs, s’ils s’étaient alliés, auraient pu conquérir des marchés asiatiques, voire américains. On a préféré les laisser se battre entre eux et entraîner dans leur chute toute l’économie européenne. On dit souvent que lEurope est trop grande pour être unie et trop petite pour être divisée, les télécoms en constituent la plus belle illustration.* Grand reporter au Nouvel Hebdo.Prochaine chronique vendredi 12 avril.

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Alain Steinmann*