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Confession d’un tricheur : ” Comment j’ai fait exploser l’audience de mon site “

Sous couvert de l’anonymat, le directeur technique d’une jeune pousse rachetée par un grand groupe explique les méthodes utilisées pour gonfler artificiellement l’audience de son site internet. À la limite de la légalité.

Lorsque nous avons ouvert notre site, nous n’étions pas les premiers sur le créneau. Malgré la période d’euphorie qui régnait à l’époque, nous avons eu du mal à trouver des capitaux pour une valorisation qui nous paraissait raisonnable. Tout le monde n’avait que les mots ” pages vues ” et ” visiteurs uniques ” à la bouche, mais en réalité, personne ne comprenait la mesure d’audience sur internet. Lorsque nous montrions des rapports d’audience à des investisseurs, ils ne regardaient que deux lignes : celles des pages vues et des visiteurs. La page suivante du rapport pouvait indiquer que la moitié des pages vues étaient générées par des personnes de notre propre société, ils n’y jetaient jamais un ?”il. Mon patron m’a donc très rapidement demandé s’il était possible de faire grimper notre audience, en trichant.Ma première idée était simple : faire venir des internautes sur notre site malgré eux. Nous avons alors enregistré près de cinquante noms de domaine, tous à connotation sexuelle. Tous les internautes qui tapaient ces adresses étaient redirigés vers notre site. J’ai aussi appris à jouer avec les ” meta tags “. Ce sont des éléments cachés dans le code source de la page. Ils sont invisibles pour les surfeurs mais utilisés par les moteurs de recherche qui indexent les sites. Chaque jour, je me rendais dans les forums de discussion pour connaître les thèmes à la mode : la vidéo porno d’une actrice par exemple. J’insérais des mots-clés correspondant à ces thèmes dans les ” meta tags ” de nos pages et nous arrivions en première position lorsque des internautes recherchaient ces mots sur Altavista.J’ai bien rigolé quand j’ai appris par la suite que Françoise de Panafieu [conseillère de Paris, ndlr] utilisait la même méthode en mettant ” Pamela Anderson ” dans ses ” meta tags “. En quelques jours, le nombre de nos visiteurs uniques a été multiplié par trois. Mais le nombre de pages vues restait relativement stable : la plupart des surfeurs abusés étaient déçus et quittaient notre site dès la première page.

L’utilisation des iframes

Pour augmenter le nombre de pages vues, j’ai misé sur les visiteurs réels du site. Dans chaque page du site, j’incrustais deux autres pages de manière totalement invisible, en utilisant les ” iframes “, pour les spécialistes. Nos visiteurs ne voyaient rien, mais lorsqu’ils affichaient une page, notre outil de mesure d’audience en comptait trois. La manipulation m’a pris deux heures mais le résultat ne s’est pas fait attendre. Notre nombre de pages vues a été multiplié par trois. Grâce à ces manips, nous avons dépassé la moitié de nos concurrents en terme de pages vues comme de visiteurs uniques alors qu’en fait le nombre d’utilisateurs ” réels ” n’avait augmenté que de 10 %.En pleine phase de levée de fonds, j’ai choisi de passer à un stade industriel. Nous avons récupéré un logiciel qui utilisait des serveurs proxy [serveurs cache qui stockent des informations pour un accès plus rapide] du monde entier pour se connecter à notre site. Notre logiciel de mesure d’audience, Web Trends, avait l’impression de voir des dizaines de Coréens ou de Russes se connecter chaque jour.En réalité, le logiciel demandait à ces serveurs proxy répartis sur toute la planète de consulter notre site. Nous avons utilisé cette méthode et d’autres jusqu’à notre rachat. À ce moment précis, 50 % de notre audience était truquée. Je ne sais pas si nos investisseurs ou nos acquéreurs se sont douté de la manipulation. Ils n’ont fait que constater la chute par la suite, mais entretemps nous avons fait disparaître quasiment toutes les traces des rapports d’audience de Web Trends. C’était à la limite de la malhonnêteté, mais nous n’avons fait que leur donner ce qu’ils cherchaient c’est-à-dire des chiffres d’audience flatteurs.D’autres ont fait pire : je connais un site audité par marqueurs qui a créé des pages avec des images pornographiques gratuites sur Multimania. Il a placé les marqueurs comptabilisant son audience sur ces pages. Sa solution de mesure d’audience n’y a vu que du feu : elle comptabilisait l’audience de son propre site mais aussi des pages pornos ! Il a fait tellement de promo pour ses pages pornos que sur une journée, il a multiplié son audience par 20. Il a même dû supprimer certaines des pages dans l’urgence, de peur d’être découvert.

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propos recueillis par Alain Steinmann